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Margaux Derhy, entre Paris et Cape Town,

 Margaux Derhy truande son passé, elle le relit (revit?) en couleur, dans l’éblouissement d’une douce falsification qui parle à chacun de sa propre histoire. Oser réouvrir les pages du temps perdu pour mieux vivre, tout simplement.
Elle nous parle ici de sa dernière résidence de l’autre côté de la planète, un voyage avant tout intérieur.
 
 
Tu as passé trois mois en résidence à Cape Town, Afrique du Sud. Pourrais-tu nous en dire plus sur la résidence proposée par « Greatmore » ?
Greatmore est, à ce jour, la seule résidence de Cape Town pour les artistes plasticiens. Il y a uniquement un atelier pour les résidents internationaux, les 11 autres studios étant pour les locaux. La résidence est dans le quartier de Woodstock (qui a toujours su préserver une forme de mélange des populations), un ancien lieu balnéaire puis industriel en cours de réhabilitation qui a les plus intéressantes galeries de Cape Town (Stevenson, Goodman Gallery, Blank Projects, What if the World, SMAC).
Ces trois mois ont été une expérience extraordinaire du fait du nouvel environnement de travail et de rencontres. Puis, la préparation d’un projet d’exposition pour la fin de la période de résidence est un objectif assez serré sachant que l’espace d’exposition offert est grand. Ces deux facteurs sont très riches pour se renouveler et se dépasser dans son travail.
 
 
Et Cape Town ? 
L’Afrique du Sud m’a beaucoup parlé en tant que citoyenne et artiste. C’est d’une grande richesse artistique avec d’autres problématiques politiques et sociales que celles que l’on connait en France. Les artistes sont pour la grande majorité très engagés, du fait de l’histoire du pays. Il reste également une grande complexité des rapports entre les communautés qu’il faut prendre le temps d’appréhender.
Malgré le fait que la ville du Cap soit en bord de mer, ce n’est pas une ville balnéaire traditionnelle, elle porte en elle un côté très aventureux. C’est une véritable ville de montagne en bord de mer. Un idéal que j’ai longtemps cherché. 
 
Quelle a été l’influence de l’Afrique du Sud sur ton travail ? 
Depuis le retour, je me rends compte que sur place j’ai été très influencée par des expositions que j’ai vues. J’ai fait de très belles découvertes qui ont probablement irrigué ma pratique (je pense dans le grand désordre peinture/photo à Zanele Muholi, Penny Siopis, Mohau Modisakeng, Portia Zvavahera, Cinga Samson, Roger Ballen, Pamela Phatsimo Sunstrum, etc.). Evidemment il y a le travail de la très grande Marlène Dumas, qui est une des raisons pour lesquelles je voulais aller en Afrique du Sud. J’ai vraiment découvert son travail très tardivement (lors de son exposition personnelle à la Fondation Beyeler en 2015) donc j’avais envie de rattraper mon retard sur la connaissance de cette femme majeur. Finalement, le plus drôle c’est que je n’ai vu quasiment aucune oeuvre d’elle là-bas car elle n’est pas dans la collection du Zeitz MOCAA ni de Izico Museum (les deux principaux musées d’art de Cape Town).
 

Mémoire Vive 18 – 38 x 46 cm – Huile sur Papier Figeras

 

Quels ont été les projets que tu as menés ? 
Contrairement à Paris, j’ai eu un grand atelier. La configuration du lieu dans lequel on travaille déclenche des cycles de travail spécifique. Donc du fait de la taille de l’atelier, j’ai pu mener à bien un projet que je souhaitais engager depuis plusieurs mois, la réalisation d’un Lieu Sûr : une maison refuge de 3m par 3m en toile semi-rigide dont j’ai peint à l’intérieur des parois. J’ai monté la maison dans l’atelier et j’ai travaillé pendant plusieurs semaines en son nid. Cela a été le projet principal et de là, différents projets sont venus se construire autour.
Lors de l’exposition de fin de résidence, j’ai proposé au public ce lieu comme un recueillement avec une invitation à réfléchir sur le moment où nous avons quitté l’enfance.
 

Le Lieu Sûr

 

Quelles sont les sources de tes reflexions ?
La plupart de mes travaux en ce moment sont des recherches autour des mauvais souvenirs. Je m’intéresse beaucoup à l’apaisement du traumatisme par un travail de malléabilité de la mémoire. On peut tout à fait jouer avec la mémoire, on parle d’ailleurs de “reconsolidation”. Des travaux de recherche sont en cours depuis une théorie récente qui a démontré qu’un souvenir bien consolidé peut être réactivé puis reconsolidé autrement. C’est fascinant. Je vous recommande d’ailleurs de regarder les travaux d’Elisabeth Loftus sur la transformation du souvenir (cf. son Ted Talk).
Je m’intéresse aussi à l’EMDR, un protocole crée par la psychologue Francine Shapiro. C’est une thérapie qui permet, par le mouvement des yeux, d’atténuer la douleur de moments traumatisants.
Par rapport à cela, je travaille sur la série Mémoire Vive depuis 2017. Ce travail consiste à reprendre 100 de mes souvenirs de vacances. Ce ne sont évidemment pas la réalité du quotidien. Je reprends ces souvenirs et je change l’environnement pour le rendre plus merveilleux, plus aquatique ou plus féérique par la peinture. Transformer la réalité, et non retranscrire une vérité… et voir si je fini par croire moi-même à un passé “reconsolidé” qui est tout autre.
 

 

Les ombres du désert 1 – 10 x 15 cm – Huile sur Papier Figeras