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Artistes / Expositions / Collectionneurs

Margaux Derhy, entre Paris et Cap Town,

 Margaux Derhy truande son passé, elle le relit (revit?) en couleur, dans l’éblouissement d’une douce falsification qui parle à chacun de sa propre histoire. Oser réouvrir les pages du temps perdu pour mieux vivre, tout simplement.
Elle nous parle ici de sa dernière résidence de l’autre côté de la planète, un voyage avant tout intérieur.
 
 
Tu as passé plusieurs mois en résidence à Cap Town, Afrique du Sud, pourrais-tu nous en dire plus sur « Greatmore » ?
Greatmore est la seule vraie résidence artistique de Cap Town, il n’y a qu’un atelier pour les résidents internationaux, le reste étant pour les locaux. J’étais donc la seule européenne. La résidence se situe dans le quartier de Woodstock, qui, un peu comme l’est parisien, est en cours de gentrification. C’est un ancien quartier de zones de stockage, qui devient un peu branché. Il y a les plus belles galeries d’art de Cap Town.
Ça a été une expérience extraordinaire parce que, tout d’abord, tu es dans un nouveau lieu, un nouvel environnement de travail et de rencontres. C’est très riche pour se renouveler dans son travail, être ailleurs permet plus facilement un lâcher prise. Tout recommence différemment ! De plus, en résidence on doit préparer un projet d’exposition, donc on a un objectif, ce qui donne une orientation.
 
 
Et l’Afrique du Sud ? 
L’Afrique du Sud m’a beaucoup parlé, c’est une autre richesse artistique, d’autres problématiques abordées, forcément politique et sociale. C’est très engagé, du fait de l’histoire du pays, et il y a une grande complexité des rapports entre les communautés. Aujourd’hui la mode chez les collectionneurs – blancs en majorité -, ce sont les jeunes artistes noirs.
Et la nature est inouïe. La lumière est magnifique, il a peu de pollution. 
Le Cap n’est pas une ville balnéaire, il n’y a pas ce côté « pépère » mais au contraire un côté très aventureux. L’eau étant assez froide, tu abordes la mer de façon différente. C’est une ville de mer et de montagne en même temps. Un idéal que j’ai longtemps cherché. Être face à la mer ouvre tous les possibles. Et la lumière est très chaude, surtout à cette période de l’année (octobre-décembre). 
 
Quelle a été l’influence de l’Afrique du Sud sur ton travail ? 
Je me rends compte que je suis très influencée par des expositions que je vois. Parfois c’est des petites choses, mais j’absorbe beaucoup. Evidemment il y a Marlène Dumas, qui est une des raisons pour lesquelles je voulais aller en Afrique du Sud. J’ai eu un coup de foudre incroyable à la lecture du catalogue d’une de ses expositions en 2015, ce qui est finalement très tard. Le plus drôle c’est que je n’ai vu aucune oeuvre d’elle là-bas.
 

Mémoire Vive 18 – 38 x 46 cm – Huile sur Papier Figeras

 

Quels ont été les projets que tu as menés ? 
Je me suis sentie très libre, ce qui m’a permis de faire de nouveaux projets ! Pour le projet du « Lieu Sûr », qui est une maison de 3m par 3m, j’ai peint sur les parois, sur des torchons… J’ai eu envie de tester plein de chose.
J’ai continué à travailler sur la mémoire, notamment à partir de la série plus plus ancienne Mémoire Vive. La falsification du souvenir me passionne j’ai lu plein de choses sur le sujet, et sur l’absence aussi. 
 
Quelles sont ces sources ? 
Une psychologue américaine, Elisabeth Loftus (cf. son Ted Talk sur la transformation du souvenir), a travaillé sur l’influence du présent par la réorientation du passé. Par exemple, elle a pris les gens qui n’aimaient pas certains légumes, elle leur a fait croire qu’ils ont aimé l’asperge pendant leur enfance, et ils se sont mis à aimer l’asperge !
J’ai lu aussi sur l’EMDR de la psychologue Francine Shapiro, une thérapie qui permet, par le mouvement des yeux, de revivre des moments traumatisants pour en atténuer le traumatisme.
Moi j’utilise la peinture ! J’essaye d’influer le cours de ma vie et de me réparer. Par l’art je peux reprendre les souvenirs, m’attarder sur le beau et le rendre encore plus beau. Dans Mémoire Vives ce sont des souvenirs de vacances, qui ne sont évidemment pas la réalité du quotidien. Je reprends ces souvenirs et je change l’environnement pour le rendre plus merveilleux, plus aquatique ou plus féérique. Amplifier la réalité, et non retranscrire une vérité. 

 

Les ombres du désert 1 – 10 x 15 cm – Huile sur Papier Figeras

 
Est-ce que tu pourrais nous en dire plus sur ta nouvelle série Les Ombres, issues aussi de ton travail en Afrique du Sud ? 
La série sur les ombres est aussi le fruit de cette recherche. Comment l’absence accompagne au quotidien ? Parfois quand je pense à mon frère, qui est mort il y a quelques années, son visage est flou. Comment l’absence te suit, sans être quelque chose de permanent, d’identifié ?  C’est une façon d’oublier, petit à petit, d’accepter que le souvenir soit un peu flou, un peu vague. Il faut que j’accepte que ça s’efface. Cette série ne part pas de photos, elle est plutôt sur la façon dont la forme se matérialise dans le présent. Mais avec des teintes assez colorées. Que ça reste très lumineux, très dans la vie, et pas morbide ! 
J’ai poussé aussi l’utilisation du jaune fluo, qui est une idée de la lumière, très vive, dérangeante. Quand je prépare les toiles avec du fluo, c’est agressif. Mais ensuite, quand tu complètes, que tu peints par dessus, ça devient beaucoup plus agréable. C’est un peu violent, dérangeant, il y a de la gaité et de la violence en même temps. Quelqu’un me disait que je travaillais sur une forme de fragilité dans le bonheur.