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Collectionner l’art ? Rencontre n°1 : Carolyn Smith

« Mais… je ne suis pas vraiment collectionneur… ! », voici la modeste réponse que j’ai plusieurs fois obtenue en proposant à des amis de me parler des œuvres d’art qu’ils possèdent. Certes, pas de François Pinault dans le lot. Mais est-ce uniquement, cela, être collectionneur ? Est-ce une question d’investissement et d’outils de relations publiques ? Probablement pas. Le fabuleux illustrateur-collectionneur Pierre Le-Tan, dans son charmant petit livre illustré par ses dessins griffés, nous fait découvrir des rapports à la collection aussi nombreux que les personnalités et les histoires intimes.

 

« L’idée de spéculation ne m’a jamais effleuré, ni celle de « décoration ». Collectionner m’est à la fois totalement indispensable et parfaitement inutile » (Pierre Le-Tan, Quelques Collectionneurs, Flammarion, 2013).

 

Dans cette série de rencontres avec des amateurs d’art – collectionneurs, si on ose le mot -, il sera question d’intimité pudiquement dévoilée, de plaisir d’égarer son regard au quotidien dans les formes de l’art, dont l’argent n’a évidemment pas le monopole. Cette série de rencontres est l’occasion de découvrir et de partager des extraits de vies en « communauté » avec des oeuvres d’art, le goût de l’acquisition, qui n’a rien à voir avec une passade mondaine. Posséder des oeuvres d’art est une question de choix, de mode de vie, d’histoire, de curiosité, d’amour, de psychologie, de vie intérieure ou familiale, de doutes et de certitudes sur le monde… (oui, tout ça).

 

Pour inaugurer cette série de petits reportages, j’ai choisi de rencontrer Carolyn Smith, co-fondatrice de City Art Insider.

 

Carolyn. Incroyable. Elle a tellement d’énergie et de passion pour l’art, tellement de joie de vivre.

 

Un matin de printemps, je me rends chez elle avec mon mini questionnaire plus ou moins préparé, l’excitation curieuse mais un peu gênée de rentrer dans une intimité nouvelle. Une longue cour arborée derrière une grande porte dans le quartier Jourdain, luxe de calme et de vert. Puis l’accueil, si chaleureux, de Carolyn et de Mark, son mari. Un café, pas mal de rires, et hop, je suis embarquée.

 

Chez Carolyn

 

Comment tout a commencé ? Pour Carolyn et Mark, la possession d’œuvres d’art est une histoire de couple, et de famille. Une histoire de voyages aussi, pour ces canadiens expatriés. Carolyn, avant de véritablement « collectionner », aimait l’art « comme ci comme ça ». Son grand père était artiste et elle a hérité de quelques oeuvres, tout en achetant deux trois choses au Canada. La grande différence avec aujourd’hui ? C’est qu’ils achètent « on purpose », parce que ça a du sens pour eux.

 

Le grand tournant a été la rencontre en 2011 avec Caroline Etter, consultante en art, historienne de l’art, avec qui Carolyn a co-fondé City Art Insider. Son intelligence de l’art, sa connaissance de la scène d’art contemporain ont été des guides incomparables.

 

Mais ça leur a pris du temps de s’immerger dans le monde de l’art contemporain, de comprendre ce qu’ils aimaient. Pas facile, l’expérience des grandes galeries du Marais souvent « glaçantes », on se sent illégitime dans ces cubes blancs où quelques têtes émergent à peine derrières de grands comptoirs. Puis, on apprend à passer ces barrières, à savoir ce qui questionne, ce qui inspire, ce qui fait sens. « C’est un apprentissage passionnant, une construction de ses goûts ».

 

Olivier Masmonteil, paysage.

Olivier Masmonteil, paysage.

 

Quel premier achat ? Une toile d’Olivier Masmonteil, un paysage de montagne flouté à la délicatesse de tons inouïe, aux transparences qui s’illuminent et s’obscurcissent au rythme de la lumière changeante d’une journée. Je suis scotchée, je veux le même. Carolyn le regarde très souvent dans la journée, parfois longtemps – tu m’étonnes. Ce matin de printemps, il est doux, encore plein de brume.

 

Pourquoi l’achat d’œuvres d’art ? « C’est l’amour », « c’est le talent ». Oui, il faut un certain budget, mais c’est une question de choix – choix pour eux entre un nouveau canapé, des vêtements moins cheap, ou une oeuvre. Vite vu, ça sera l’art.

 

« L’art a changé mon cerveau et la façon dont je vois le monde. (…) Les œuvres, elles me parlent, (…) j’y découvre de nouvelles choses tous les jours ».

 

Les questions posées par l’art sont parfois dures, parfois douces. Carolyn aime la beauté qui a du sens jusque dans sa laideur, jusque dans l’irraison. « Il y a une vérité évidente pour moi dans les œuvres que j’achète », « c’est très personnel ». Avec Mark, ils aiment la même chose, mais pour des raisons différentes.

 

À gauche : dessins de Claire Trotignon. À droite : dessin de Françoise Pétrovitch.

À gauche : lithographies de Claire Trotignon. À droite : aquarelle de Françoise Pétrovitch.

 

Et la relation des autres, de vos proches, aux oeuvres ? Parfois, ils reçoivent des amis canadiens non amateurs d’art contemporain. Et ça peut prendre du temps pour qu’ils aiment. Certains ont avoué avec eu peur du dessin de Françoise Pétrovitch, ces « enfants bizarres ». Puis s’être familiarisés.

 

Comme tous les anglosaxons, ils ont fait faire des photos de leurs trois enfants. Où sont-elles ? En tout cas pas sur les murs de l’appartement, pratique pourtant courante au Canada. Et les enfants, alors, aiment-ils les oeuvres ? Disons qu’ils sont plus intéressés par le basket et faire des cabanes au grenier, faut pas pousser. Mais l’art apporte autre chose, un éveil aux formes différentes, à d’autres beautés.

 

À droite : Homes at night, photography, Todd Hido.

À droite : Homes at night, photography, Todd Hido.

 

Quels types d’œuvres ? Dessin, peinture, photo… Pas vraiment de limite. Plutôt figuratif, mais avec quelques œuvres abstraites. Le goût de la nature aussi, de la beauté parfois brutale des interactions homme-nature.

 

Comment achetez-vous les oeuvres ? Carolyn trouve les œuvres qui lui plaisent et les envoie en photo à son mari. Par coup de foudre, ou pas, ça dépend. Pas de recette miracle. Patience, et décision.

 

Est-ce que tu rencontres les artistes ?« Oui, absolument ». Carolyn a rencontré presque tous les artistes dont elle possède des oeuvres. Elle ne comprend pas toujours bien ce qu’ils disent en français, mais la sensibilité derrière l’oeuvre, l’humain, font grandement partie de l’aventure.

 

Pour finir, Carolyn me cite Florence Guerlain, grande collectionneuse de dessin contemporain : « Mes seuls regrets sont quand j’ai acheté des œuvres qui vont avec les rideaux… »

 

Pauline D.

 

De haut en bas : photographies de X ? Dessin de Franck Leonard, peinture de Claire Vaudey.

De haut en bas : série de photographies deSarah Carp, dessin de Franck Leonard, peinture de Claire Vaudey