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Artistes / Expositions / Collectionneurs

Laila Kleveman en son intérieur / rencontre de collectionneur

Nous reprenons ici notre série de rencontres avec des « collectionneurs ».  Non pas les gros calibres du marché de l’art, plutôt des amoureux de l’art et des objets qui racontent des histoires. Il y aura du dessin, de la céramique, des objets étranges, des plantes plus ou moins bien entretenues, des dessins d’enfants, des photographies, des tissus orientaux… Mille choses où se rêvent des désirs et s’énoncent – qui sait – quelques vérités du monde.

 

Laila Kleveman est allemande et vit à Budapest dans un appartement de quatre mètres de haut, vestige d’une époque qui voyait une certaine gloire à construire des immeubles massifs comme des palais. On y respire à gorge déployée, les yeux bien hauts, et ça lui plait.

 

 

Journaliste spécialisée dans l’art contemporain, mais aussi musicienne, professeure de yoga, poétesse (allez voir son compte Instagram valentina_rossi_steiner)… L’inspiration ne manque pas à Laila. Elle pose ici, avec sa guitare et les chardons peints pas son père, le peintre Dirk Niklaus – deux objets qui lui sont chers.

 

 

Sur le frigo de Laila, non pas de vieille cartes postales ou listes de courses mais quelques magnets qui tiennent une esquisse de femme entourée de couleurs puissantes rapidement brossées. Au Mexique, en janvier dernier, Laila et son mari Lutz ont séjourné dans un ancien monastère reconvertit en hôtel. Un jour, elle errait entre les colonnes des coursives quand (hallucination ou réalité ?) elle a senti une odeur de peinture. Alléchant. Le fil de l’odeur la fit remonter jusqu’à l’atelier de Jeff Coffin, artiste américain installé au Mexique. Lors de discussions interminables sur l’art et la vie, Laila l’aide à choisir des œuvres pour une exposition personnelle à venir. Il lui offre en retour ce dessin.

 

 

Ces lapins sont un cadeau de l’artiste de Sophie Holstein après plusieurs articles publiés sur elle par Laila, notamment dans le journal allemand WELT. Elle y voit une représentation de Lutz (son mari), et elle. « Il y a dans le travail de Sophie Holstein, un côté enfantin, avec des symboles inventés seulement par elle, et une certaine inquiétude toujours présente. Même dans ces lapins qui peuvent aussi représenter la mort ».

 

 

A Oaxaca au Mexique, Laila a aussi rencontré l’artiste argentine Nita Hidalgo et lui a acheté cette encre et acrylique. Si vivante et gaie. On retrouve dans cette explosion de végétal et les couleurs pop un style proche du travail de street art de l’artiste.

 

 

Près de la table de travail et un mur pourtant trop grand pour elle, une œuvre remplit l’espace d’une puissante aura : une peinture d’Hélène Rajcak. C’est un jeu subtile de gouaches superposées, une nouvelle représentation de la joie mais plus douce et mystique. Laila y voit un homme assis dans le désert, et des formes abstraites avec une symbolique spirituelle (pratique pour le yoga qu’elle fait pas très loin).

 

 

Quel « goût » à Laila ? Chez elle, au quotidien (ce qui est différent de ce sur quoi elle écrit en art contemporain), Laila aime les couleurs et les formes organiques, souvent liées aux éléments de la nature. Une si grande poésie du vivant s’exprime dans cette toile d’Anja Wronna. Le vide, comme une respiration, fait la force de l’œuvre, me dit Laila, de même que cet amour de la vie, de la terre, qu’elle exprime.

 

 

Ce mandala pétaradant a été peint par la tante de Laila, Anandhi Niklaus (prénom emprunté, on l’aura compris). Elle était peintre sur porcelaine, et a travaillé comme designer chez Rosenthal, une marque bien connue de porcelaine fine. Non formée et rentrée dans l’entreprise grâce à son culot et son grand talent, Anandhi a payé le prix fort de la femme d’Allemagne de l’est. Elle était très mal payée et mal considérée alors qu’elle fournissait des modèles au succès commercial important.  « Ça l’a cassée et elle a démissionné ». Maintenant elle fait des mandalas. Un modèle de femme libre pour Laila.

 

 

Ces plaids font vriller d’envie les visiteurs de l’appartement (moi la première). On a envie de s’en enrouler, d’y passer des soirées rêveuses. Ils sont extraordinairement précieux car entièrement filés, teints et tissés à la main par Vera Niklaus, la mère de Laila – des heures et des heures de travail de quenouille, de métier à tisser, de teintures végétales… Une certaine idée de la beauté.

 

 

Pauline Daniez

Lucas Ruiz dans son atelier

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Lucas Ruiz, tout jeune trentenaire, est sculpteur, dessinateur et peintre. Il vit et travaille à Saint-Mandé, non loin du Bois de Vincennes où il aime faire de longues marches. La nature, sa contemplation et son infini renouvellement sont au cœur de son travail, nous raconte-t-il lors d’une rencontre dans son petit appartement-atelier.

 

Comment travailles-tu ?

LR : Le matin je prends un carnet de dessin, j’écris, je réfléchis, je médite, je laisse les idées surgir et se mêler. Puis je prépare ma terre, je la tabasse. J’adore la matière de l’argile. J’assemble les morceaux selon mon dessin. Mais cela reste assez spontané. Je ne m’accroche pas trop au dessin.

J’écris tous les jours. Sur ma vie, ça me permet de prendre du recul sur mes 30 premières années. C’est aussi l’envie de maîtriser l’écriture. Quand j’écris ce qui m’intéresse c’est le rythme, l’énergie, comme chez Bukowski que j’aime pour ça. Tout le monde devrait tenir un journal, c’est quasiment vital. C’est parfois laborieux mais ça permet d’aller mieux. J’étais dyslexique et pas bon à l’école, j’ai commencé à écrire pour m’améliorer. C’est un peu comme un sport, on peut faire des progrès comme on peut perdre assez vite. Il y a des moments difficiles dans la vie qu’il est important de coucher sur la page.

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Qu’est-ce qui nourrit ta pratique ?

LR : J’essaye de faire une synthèse du monde. Il y a toujours des éléments architecturaux et organiques dans mon travail, la fusion du monde naturel et humain. C’est ce qui m’inspire et habite mon œuvre : la place de l’homme dans la nature. Est-ce que l’homme est à part ? Est-ce qu’il est divin ? Je travaille souvent sur les ruines, les destructions opérées par l’homme. Les guerres, les usines… J’ai envie d’en témoigner. Ce qui me fascine c’est la vie. Ma dernière exposition s’intitulait « Sur l’idée qu’il faut vivre ». La vie réapparait toujours, c’est fascinant.

 

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Quel est ton rapport à la nature ?  

LR : J’ai toujours aimé la nature. Mes grands-parents ont une ferme en Charente. Quand j’étais petit, j’allais dans les bois, je collectionnais les coléoptères, je connaissais les noms des oiseaux, etc. Je chéris cette force immense dégagée par la nature, l’idée de fluide et de cycle. Il y a souvent des petites graines dans mes œuvres, des petites formes de la nature dont on sait qu’elles vont croitre. C’est une approche assez baroque, la vie se poursuit sans discontinuer. Je ne suis pas post-moderne, il y a un message d’espoir dans mon travail, quelque chose va toujours de l’avant. Je suis assez optimiste, d’une certaine façon.

 

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Je sais que tu adores lire. Quels sont tes livres fétiches ?  

LR : Malone Meurt de Samuel Becket et La Faim de Knut Hamsun. Ces deux romans racontent l’histoire d’un homme errant dans le monde. C’est la solitude du passionné, celui qui ne s’arrête jamais. L’imitation de Jacques Chessex m’a beaucoup marqué pour le style, de même que Le Postier de Bukowski. Chez ce dernier il y a un côté jeté, spontané, sans filtre. Les aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe est aussi un roman important pour moi, je l’ai illustré pour mon diplôme de l’école Estienne. C’est l’histoire d’un aventurier qui découvre une nature qu’il ne connaissait pas. Un roman d’aventure qui représente bien cette inspiration infinie qu’est la découverte de la nature.

 

Est-ce que tu as des héros ? Des figures particulièrement inspirantes ?

LR : Quand j’étais enfant j’aimais infiniment des peintres. Rembrandt, Millet, Picasso, Bacon, etc. C’étaient mes héros. J’ai adoré lire des livres sur eux dès mes 8 ans. J’étais fasciné.

 

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Quels sont les artistes qui te plaisent aujourd’hui ?

LR :  Yohan Creten. Il fait, comme moi, des sculptures en terre vernissée. Il y a un aspect exubérant, foisonnant de vie, très organique, qui me parle de façon évidente. J’aime beaucoup aussi Elmar Trenkwalder, un sculpteur qui fait des cathédrales émaillées. C’est assez mystique pour moi, ça me fait penser à des temples cambodgiens dans la forêt. Atemporels et fantastiques. Ces temples sont comme sortis de nulle part, dans une autre temporalité.

 

Tu es croyant ?

LR : Non, mais je ne suis pas hostile aux croyances des autres. Aimer la nature comme je l’aime c’est un peu mystique. Il y a un mystère qui nous dépasse dans la nature.

 

Quels sont les objets que tu aimes ?

LR : J’ai eu une période où je collectionnais des choses anciennes, de vieilles pièces, des pierres, des flasques et fioles, des boussoles… mais ça prend beaucoup de place, c’est un luxe. Je n’ai pas la place d’être matérialiste. J’ai un petit tabouret qui servait à mon arrière grand-père pour traire les vaches, il est très beau par son usure. Mon objet préféré est la terre, je n’aime rien tant que le contact avec la terre. Je retrouve cela avec l’argile. Petit à l’école j’avais une gomme mie et je faisais des sculptures avec.

 

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Tes envies, rêves ?

LR : Avoir plus de place pour faire des sculptures plus grandes. Mon rêve est accessible !

 

Quelle exposition recommanderais-tu en ce moment ?

LR : Cy Twombly au centre Pompidou. Il s’intéresse à tout ce qu’il y a autour de l’humanité, comme les murs tombés en ruine, les outils, etc. On a un peu les mêmes obsessions. Mais je suis surtout inspiré par les expositions d’artisanat d’art et de design. Dans cette veine il y a eu l’exposition sur le Bauhaus, mouvement génial de créativité dans tous les domaines de la vie. 

 

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Lucas Ruiz devant la Galerie du Haut Pavé, où il eu une exposition personnelle en 2016.

Kimiko Yoshida, « All that’s not me », Kyoto

 

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Par hasard, en longeant les fines rampes d’ombres d’une rue à Kyoto, à l’heure la plus chaude d’un jour caniculaire du mois de mai, il était possible de tomber devant l’entrée d’un des lieux d’exposition du festival « Kyotographie »*.

 

Si les maisons japonaises sont petites, basses de plafond, les pièces ne donnent jamais l’impression d’être étriquées. Ici, dans cette maison en bois très ancienne convertie en espace d’exposition, l’air frais circule entre les pièces ouvertes sur de minuscules et magnifiques jardins évoquant de grands jardins  qui rappellent eux-mêmes de vastes paysages. Tout y est, l’eau, la roche, les arbres taillés en boules ou déployés… dans un mètre carré, voire beaucoup moins. La beauté est dans le fragile et le petit. On n’a pas la place pour autre chose au Japon. Oubliez quelques instants votre culture du pléthorique, du symétrique classique ou de la volupté tumultueuse du beau à l’occidentale, et laissez-vous flotter dans l‘esthétique shinto de la concision et du silence.

 

On murmure dans cette pénombre, sur le bois lustré par des décennies de chaussettes (bien propres et non trouées au Japon, s’il vous plait). Les maisons japonaises ne sont pas faites pour l’agitation, d’ailleurs les japonais n’invitent jamais chez eux. C’est cet espace de l’intime que Kimiko Yoshida a choisi pour dévoiler comme en un sanctuaire ses icônes photographiques, madones de papier glacé. Comme dans un temple, impossible de prendre des photos, même du panneau d’explications ( !).

 

Le soleil ne rentre que par un jeu de rebonds, de filtres que sont les tâches vertes éclatantes des jardins au printemps, les papiers de riz blanc ou les lames de bois qui servent d’ouvertures sur l’extérieur. « En fait, la beauté d’une pièce d’habitation japonaise, produite uniquement par un jeu sur le degrés d’opacité de l’ombre, se passe de tout accessoire », L’Eloge de l’ombre, Junichirô Tanizaki, (livre fabuleux, essentiel pour tenter de comprendre la culture japonaise quand on est né à l’autre bout du monde).

 

C’est donc là, après quelques secondes pour s’habituer à la pénombre, qu’apparaissent les paravents et les rouleaux de Kimiko Yoshida. Au rez-de-chaussée, ils prennent toute la hauteur de la pièce dans un déploiement incomplet : on ne semble voir qu’une partie de la matière, comme dans les magasins de tissus. Dans la tradition de la peinture japonaise, les murs sont en eux-mêmes des espaces picturaux. Ces œuvres ont été réalisées avec des artisans de Kyoto aux savoirs-faire ancestraux, les images sont insérées dans de la soie conçue pour l’occasion, aux motifs d’une délicatesse inouïe. Dans ce cadre traditionnel japonais, les portraits photographiques contemporains ne dérogent pas au protocole bien normé des oeuvres de Kimiko Yoshida : autoportraits, sujet frontal souvent peint de la même couleur que le fond monochrome, lumière indirecte, pas de retouche digitale.

 

Kimiko Yoshida, Painting (Condottiere Micheletto Attendolo da Cotignola at the Battle of San Romano by Paolo Uccello). Self-portrait, 2010 © Kimiko Yoshida

 

Kimiko Yoshida, navigue entre esthétique japonaise et occidentale, entre le vide et la saturation ; la disparition prônée par le zen et le décoratif par addition de l’art occidental. Si les visages s’effacent, les attributs s’ajoutent. C’est incroyablement beau. Vous pouvez lire des textes passionnants sur son travail, sur le genre, sur la femme, les standards de féminité, l’image, ne serait-ce que sur son site internet.

 

Ce qui me frappe en contemplant ces oeuvres, c’est l’ambiguïté entre l’effacement de l’individu singulier et l’apparition du « type », du signe. La disparition de l’être est triple : par la qualité même d’image qui représente toujours ce qui n’est plus, par l’effacement des particularités de la femme dans des ornements symboliques qui l’entourent voire l’emprisonnent, et par la couleur unique qui (con)fondent le sujet et l’arrière plan.

 

Dans L’Empire des Signes, Roland Barthes parle de la beauté des geishas : un maquillage, « doran » ne met pas en valeur les qualités de la femme, mais donne à voir une idée impersonnelle, un archétype de beauté universel. Yoshida semble exprimer cet archétype à la beauté poétique mais étouffante.

 

Série des "Mariées Célibataires", 2005

Série des « Mariées Célibataires », 2005

 

Au premier étage, on plie les genoux sur les tatamis pour se mettre au niveau de la galerie de portraits des « Mariées Célibataires », évoquant différentes cultures, du Kenya au Japon en passant par les pays arabes. Des images fascinantes, très esthétiques comme se doivent d’être les mariées, dignes représentantes de leurs cultures. Mais aucune littéralité ou facilité de symboles folkloriques, le jeu des signes est rendu subtile par les attributs qui sont toujours transformés par l’artiste, dans des mises en scène de génie.

 

« Contre les clichés contemporains de la séduction, contre la servitude volontaire des femmes, contre les identités communautaristes et contre les déterminismes de l’hérédité. »

 

Kimiko Yoshida, dans plusieurs interviews raconte le poids de la culture japonaise et l’obligation du mariage – sa propre mère en a souffert. Il est question de cela ici, mais aussi de la puissance de création et d’insubordination de cette artiste japonaise qui a fui son pays pour mieux y revenir.

 

Dans l’ombre de cette maison – où les murmures ont la douceur du silence méditatif, mais aussi la cruauté de la soumission de celles qui doivent se taire –l’artiste exprime une réalité ambiguë du Japon, et au-delà.

 

Pauline Daniez

 

*Festival International de Photographie, co-fondé par une française et un japonais, qui a lieu tous les ans à Kyoto pour le printemps, dans plusieurs lieux de la ville. http://www.kyotographie.jp/en/

 

Souvenirs de la FIAC, OFFiciel, YIA…

Vous avez entendu parler d’art contemporain fin octobre, que vous le vouliez ou non.

 

Pour ceux qui vivent loin de ce monde, la FIAC s’est probablement résumée à une histoire pathétique de sapin de Noël à la forme ambiguë, et aux chiffres mirobolants de quelques ventes stratosphériques. L’affaire du sapin de Paul McCarthy semble tristement résumer les incompréhensions qui gouvernent les relations entre « l’art contemporain » et le grand public (deux notions bien floues…). Provocations mal placées du côté de l’artiste comme des adversaires, dialogue de sourds, polémique absurde détournée, et voilà une image encore plus racornie pour ce monde de l’art contemporain, qu’on enverrait presque à l’échafaud comme la statue de Louis XVI sur l’ancienne place Royale.

 

Mais l’affaire du sapin donne une fausse idée de la FIAC, qui est plus dans le ronronnement que dans l’attaque de griffes. C’est un événement marchand, ne l’oublions pas.

 

Qu’entendait-on sous la verrière du Grand Palais ? « Une belle année », des stands bien composés avec des jeux de perspective soignés, des espaces aérés, quelques belles pièces, des vieux artistes (énormément de dessins et de tableaux de Jean Dubuffet, preuve que l’art brut est en vogue), des jeunes, etc. Beaucoup de « beau », finalement, et moins de trashouille mazouté que les dernières années.

 

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Constructions de Tadashi Kawamata sur le stand de Kamel Mennour et voûte étoilée pour la FIAC

 

Mon coup de cœur va à Julien Prévieux qui a gagné le prix Marcel Duchamp grâce à la vidéo « What shall we do next ? ». Dans la performance filmée, des acteurs refont des gestes brevetés par de grandes sociétés, notamment dans le domaine des nouvelles technologies (vous savez, quand vous écartez vos doigts sur votre écran de smartphone pour zoomer ? Ce geste a été déposé en 2006 par Apple !). Dans cette « archive des gestes à venir », il nous pose la question de cette évolution du mouvement humain, orienté par une industrie surpuissante. Mais, effectués dans le vide, disjoints des objets, parfois maladroits, ces gestes acquièrent une beauté chorégraphique qui laisse à penser autrement cette emprise. Où est la liberté, si ce n’est dans « l’erreur » dans les gestes, ou plutôt leur appropriation libre ?

 

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What Shall We Do Next ? Julien Prévieux

 

MAIS la FIAC c’est aussi un « hors les murs », avec foule d’expositions éphémères organisées par des galeries, ou autres institutions culturelles.

 

J’y ai vu :

 

– Les grosses graines du sculpteur Guillaume Castel, comme tout naturellement posées entre les colonnades classiques de la cour de l’Hôtel de Soubise (Les Archives Nationales). Je ne dis pas cela parce que la galeriste est une amie au talent fou (Galerie Ariane C-Y), mais parce que les volumes des graines cabossées, la matière sensuelle du béton granuleux, le contraste entre un vert tendre éclatant comme un soleil et le rouge mat du métal oxydé, entre la légèreté et la masse, tout cela, au milieu des buis taillés et des massifs de plantes saisonnières en fin de vie, est plein de poésie. Et c’est encore visible jusqu’au 20 novembre. Quelle chance : courrez-y!

 

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Sculptures de Guillaume Castel aux Archives Nationales

 

 

– Le nuage navette spaciale de la nouvelle Fondation Vuitton. L’ampleur architecturale de cette grosse coquille – assez vide pour l’instant, est impressionnante. Il n’y a pas encore grand chose à voir à l’intérieur, même si la salle Gerhard Richter est magnifique, présentant un panel d’oeuvres des différentes périodes. On se dit que les réceptions Vuitton y seront sans doute belles. Et on y espère des expositions nombreuses.

 

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– De jeunes galeries qui tirent leur épingle du jeu à OFFiciel. Par exemple, la Galerie de Roussan exposait quelques oeuvres de Juliette Mogenet, des photos d’architectures quasi abstraites découpées, incisées, évidées, parfois enroulées comme pour en faire une sculpture. Une exposition personnelle de cette artiste est en cours dans l’espace de la galerie (47, rue Chapon), encore une fois, allez-y.

 

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Plein de choses à voir à OFFiciel, notamment quelques feuilles de salades baroques de Lukas Hoffmann à la Galerie de Roussan et les peintures glacées de Maud Maris chez Isabelle Gounod

 

Pauline Daniez

Photos : © Pauline Daniez

Les sculptures du suédois Carl Milles au Millesgarden

Carl Milles, cela vous dit quelque chose ?
Si ce sculpteur suédois a occupé (et occupe toujours) une place importante dans son pays d’origine, il reste assez méconnu en France, où il a pourtant séjourné pendant plusieurs années. Grand admirateur de Rodin, Carl Milles a eu le privilège d’étudier sous la direction de cet illustre sculpteur entre 1897 et 1904.
Il aura fallu un séjour en Suède pour que je découvre ses œuvres au musée Millesgarden, dans les hauteurs de l’île de Lidingö, non loin de Stockholm. Des jardins en terrasses, peuplés de sculptures qui s’étirent toutes gracieusement vers le ciel, cernent la maison-atelier de l’artiste.
Un petit paradis perdu qui fait encore glorieusement face aux constructions portuaires de l’autre côté de la mer.

 

vue du jardin de carl milles - millesgarden

La main de Dieu / L’homme et Pégase / Vues du groupe d’Anges musiciens

 

Ambiance gréco-romaine en terre suédoise

Un homme perché sur la main de Dieu, un autre volant à côté de Pégase, Poséidon, l’Arche de Noé, des anges jouant de la musique, un sanglier sauvage…Bienvenue dans l’univers de Carl Milles où se confrontent mythologies grecque, romaine et suédoise !
Là-bas, aucune des statues n’a ses deux pieds qui touchent complètement le sol et on a tout de suite le sentiment que l’on va s’envoler avec elles pour un petit moment d’éternité. L’ambiance est majestueuse tout en mêlant grâce et légèreté. Carl Milles travaille avec des matériaux lourds comme le bronze, qu’il excelle à rendre aérien. En équilibre sur des socles ou placées au centre de fontaines, les sculptures sont comme en apesanteur.

 

vues du jardin de carl milles - millesgarden

L’homme et Pégase / La princesse du patin à glace / Femme / La Fontaine d’Aganippe

 

Les angelots musiciens qui virevoltent en haut de longues et fines colonnes sont saisissants. Tout comme l’homme qui s’élève dans le ciel au côté de Pégase avec une grande poésie.
J’ai aussi particulièrement aimé la “Fontaine d’Aganippe” avec ses sveltes jeunes hommes en équilibre sur des dauphins qui fendent l’eau avec gaieté. Le mythe rapporte que boire l’eau de la source de la nymphe Aganippe permettait de nourrir son inspiration poétique.
Une habile patineuse fait aussi écho aux années passées par Carl Milles aux Etats-Unis (il devient d’ailleurs citoyen américain en 1945), où il aimait observer les patineurs du Rockfeller Center. Toujours en lien avec les Etats-Unis, cette tête d’indien en granit noir, détail d’un monument à la paix qui se trouve dans le Minnesota.
On ressent aussi l’influence d’autres cultures à la vue de la fontaine avec Jonas qui semble avoir pris les traits d’un bouddha.

 

vues du jardin de carl milles - millesgarden

Tête indienne / Europe et le taureau / Jonas et la baleine / Ange

 

Un mélange d’Europe du Nord et d’Europe du Sud dans les jardins de Lidingö

Les paysages sont aussi riches et variés que les sujets des sculptures. Milles aimait particulièrement les jardins de la côté méditerranéenne en Italie comme en témoigne la végétation de la terrasse inférieure. Au-dessus, des fleurs des montagnes ont jadis tenté de faire oublier à Olga (la femme d’origine autrichienne de l’artiste) son mal du pays. Des pins et des bouleaux s’élèvent aussi en dignes représentants de l’Europe du Nord.

 

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Vues de l’atelier de Carl Milles et de sa collection d’antiquités (en bas au centre)

 

La maison du couple Milles qui surpomble le jardin, renferme quelques autres œuvres de l’artiste, une collection de sculptures antiques inspirée par Pompéi ainsi que de belles sculptures médiévales en bois et un marbre attribué à Donatello. L’atelier de l’artiste se visite également et donne l’occasion de voir de plus près “Europe et le taureau” ou encore Orphée et sa lyre.
En parlant d’Orphée, n’hésitez pas à passer devant l’Opéra de Stockholm pour admirer la superbe fontaine réalisée par Carl Milles (image sur un site en suédois pour le folklore !).

 

Bref, si vous êtes de passage au pays des élans, ne manquez donc pas d’ajouter le Millesgarden à votre liste de monuments à voir !

 

Victoire de Charette

 

Millesgarden – Herserudsvägen 32, 181 34 Lidingö, Suède
Photos : © Victoire de Charette

Berlin à travers les galeries d’art 1/2

Même si, face au fort développement touristique de Berlin depuis quelques années, certains artistes et hipsters locaux ont tendance à migrer vers Leipzig (alias Hypezig), la capitale allemande demeure une ville artistique incontournable avec pas moins de 450 galeries et plus de 20 000 artistes résidents. Sans parler des quelques200 espaces off qui continuent de fleurir dans presque chaque quartier.

La grande superficie de la ville, sa faible densité d’habitants, son fort passé historique et son dynamisme créatif ont permis l’éclosion d’espaces artistiques aux dimensions généreuses et aux formats inédits comme l’élégante galerie-appartement d’Isabella Bortolozzi, l’Ecole juive de jeunes filles qui regroupe galeries et restaurants ou encore l’imposante Galerienhaus (immeuble entier occupé par plusieurs galeries) dans le quartier de Kreuzberg.

 

De quoi satisfaire ma curiosité artistique lors d’une semaine fin juillet, tout juste avant la Sommerpause (pause d’été) des galeries.En route pour une petite visite de la ville à travers le prisme de l’art !

 

Mitte, le quartier historique de plus en plus branché

1ère étape : le quartier historique de Mitte où se concentrent la plupart des monuments célèbres de Berlin

(la Porte de Brandebourg, le Parlement, la Tour de la télévision, l’île aux musées)…mais aussi des galeries d’art.

Après la chute du Mur, de nombreuses galeries ont en effet élu domicile dans l’Auguststrasse, au cœur de l’ancien quartier juif.

 

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Vue de l’exposition Supermodels, then and now (Camera Work) / Vues de l’exposition True Lab pour les photos de droite (Eigen + Art Lab) / Vue de l’exposition sur William Copley (Galerie Fuchs) en bas à gauche.

 

Empruntons donc cette fameuse rue pour nous rendre dans l’ancienne Ecole juive de jeunes filles, vaste construction de briques rouges qui mêle art de vivre et art tout court. En plus de la Maison des Arts et de la Culture culinaire, de quelques restaurants reconnus et de l’épicerie fine Mogg & Melzer, trois galeries disposent chacune d’un étage complet.

Au 1er, une filiale de la galerie de photographie Camera Work a choisi de faire des top models son thème d’exposition de l’été. Pas très emballée par le sujet, je relativise un peu en me retrouvant face à des photographies

de Richard Avedon, Annie Leibovitz, Man Ray, Helmut Newton, Bettina Rheims et Jeanloup Sieff !

 

Aux étages supérieurs, la galerie Fuchs présente des œuvres de William Copley, un des précurseurs du Pop Art, tandis que la galerie Eigen + Art Lab propose une exposition collective de jeunes artistes. Les personnages en papier mâché des films d’animation de Bertold Stallmach ont plus particulièrement retenu mon attention. L’artiste conçoit des microcosmes sociaux qui abordent avec humour et désinvolture des questions de société (les structures du pouvoir, la vie en communauté, l’individualisme…). Une expérience à prolonger.

 

Je quitte désormais l’Auguststrasse pour me rapprocher du mythique Checkpoint Charlie, un ancien poste-frontière qui permettait de franchir le Mur du temps de la Guerre Froide. Au fond d’une cour, dans la Rudi-Dutschke-Straße, 

la galerie Crone expose le travail d’un jeune Brésilien: Guilherme Dietrich.

Ses dessins expriment sa fascination pour l’Art Brut et l’art tribal et notamment pour l’artiste Arthur Bispo do Rosário, un artiste autodidacte qui a réalisé la majorité de sa production dans un hôpital psychiatrique dans la banlieue de Rio. Une œuvre pleine de vitalité qui exprime aussi de façon métaphorique une forme de cannibalisme culturel à laquelle pourrait d’ailleurs bien être associée les artistes. Nourris de divers influences, ils les digèrent pour les transformer en nouvelle culture.

 

galeries d'art berlin auguststrasse

Vue de l’Ecole juive de jeunes filles / Veruschka de Richard Avedon / Entrée de la galerie Crone / Lucha libre de Guilherme Dietrich

 

Des galeries-appartements le long du canal de la Postdamer Platz

Un peu plus à l’ouest, juste derrière les bâtiments modernes de la Potsdamer Platz (la Philharmonie, La Neue Nationalegalerie, le Sony Center etc.), je suis un canal bordé de beaux vieux immeubles, le Schöneberger Ufer.

Au numéro 61 se cache la galerie Isabella Bortolozzi qui met alors à l’honneur Wu Tsang, un « artiste multi-média » dont le travail a déjà été présenté au MoMA, à la Tate Modern et au Whitney Museum notamment (il était par ailleurs exposé à la FIAC cette année). L’œuvre principale A day in the life of bliss, une installation vidéo diffusant deux films sur deux écrans reflétés également sur deux miroirs (dont une glace sans tain), produit un effet pour le moins impressionnant et désorientant…et que les photos ne sauraient malheureusement reproduire de façon satisfaisante !

 

Wu Tsang, "A day in the life of bliss", galerie Isabella Bortolozzi

Vues de l’installation A day in the life of bliss de Wu Tsang / En bas à gauche, installation His Master’s Voice

 

Assis dans le noir au milieu de ce dispositif, le téléspectateur suit de manière totalement hypnotique ces deux films qui mettent en scène un personnage principal, Blis, joué par Boychild, un artiste performer transgenre. Parfois, des échanges entre les différents protagonistes apparaissent à l’écran. S’il semble s’agir à première vue d’une langue créée de toute pièce, une lecture plus attentive permet de constater qu’il s’agit plutôt a priori d’une « langue SMS » !

A croire que l’esprit d’immersion recherchée par l’installation, a bien pris chez moi…

Un docu-fantasy riche, complexe et étonnant sur la culture underground, la question de l’identité sexuelle et en filigrane, sur l’impact des nouveaux médias dans nos relations. Suite dans l’article suivant…

Berlin à travers les galeries d’art 2/2

En allant vers Kreuzberg : un regroupement de galeries dans la Galerienhaus

Je me dirige maintenant vers Kreuzberg, ancien quartier ouvrier désormais assez prisé par les bobos branchés. Près du Musée juif se tient la Galerienhaus, qui accueille des galeries sur plusieurs étages. Derrière sa façade un peu austère (pour l’anecdote, le bâtiment a abrité auparavant les locaux de la Lufthansa puis des demandeurs d’asile dans les années 90), on est étonné de découvrir de belles mosaïques au sol et d’apercevoir, à travers une grande fenêtre, un cloître de verdure.

Au rez-de-chaussée, L’exposition Drawn de la galerie Nordenhake est consacrée au dessin. La nature y occupe une place de choix avec notamment des aquarelles de Lucas Reiner et la série au crayon d’Ann Böttcher. Cette artiste basée à Malmö étudie la façon dont l’identité nationale façonne la représentation de la nature et comment nous catégorisons notre environnement. Une « archéologie visuelle de faits, de mythes, de mémoires et de valeurs » à propos de laquelle j’aimerais trouver plus de matière, peut-être en vue d’un prochain article.

 

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Vue de l’exposition Drawn à la galerie Nordenhake / Sans titre, Diptyque de Ann Böttcher

 

Je découvre aussi une artiste contemporaine slovène, Marjetica Potrč, architecte de formation, qui a mis en dessin tout un projet de design participatif autour de l’histoire du Parc Ubuntu en Afrique du sud. L’artiste cherche à proposer des solutions nouvelles face à des politiques immobilières gouvernementales parfois désastreuses. Tout un système de communauté contrôlant elle-même l’espace réaménagé est également développé.

 

Aux autres étages, la photographie est reine. La galerie Taik Persons et la galerie Borch présentent ensemble pour la première fois en Allemagne les photographies expérimentales de Richard Winther. Si les modèles féminins constituent le sujet principal de ses expérimentations photographiques, on trouve également des photographies de sculptures. En 1966, sur la demande du musée Thorvaldsen à Copenhague, il viendra en effet prendre des clichés des œuvres dans le but d’en donner une interprétation nouvelle.

Quant à la galerie Berinson, elle revient sur les portraits d’artistes et d’intellectuels de Hugo Erfurth, caractérisés par l’intensité psychologique qu’ils dégagent.

 

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Vues de l’exposition Richard Winther / Portraits d’ Heinrich George, Hugo Erfurth

 

…et nos “amis chinois” qui nous attendent en fin de parcours !

Toujours à Kreuzberg, en empruntant la Besselstrasse, j’arrive dans un coin un peu en retrait avec un bâtiment qui ne laisse pas vraiment présager la présence d’une galerie d’art…et pourtant c’est bien ici que se trouve la très belle galerie Alexander Ochs, aussi implantée à Pékin et qui propose une sélection de quarante artistes chinois dans le cadre de son exposition My chinese friends. Évidemment, on trouve des photos et des sculptures de Ai Weiwei, la star chinoise du moment, mais j’ai surtout apprécié un diptyque de l’artiste Xu Shun qui s’inspire d’images de la presse populaire chinoise. Une grande œuvre qui semble presque être un monochrome tellement les nuances des coups de pinceau sont subtiles.

 

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Vues de l’exposition My chinese Friends à la galerie Alexander Ochs / Single-plank Bridge de Xu Shun

 

Je finirai mon article sur cette peinture, consciente de ne vous avoir livré qu’une infime partie de ce qui pouvait faire l’actualité artistique de Berlin cet été, mais en espérant toutefois vous avoir donné envie de vous précipiter sur le site de la Lufthansa pour explorer à votre tour tous les dédales et les richesses de cette ville !

 

Berlin ist nicht tot – Es lebe Berlin !

 

Victoire de Charette

Photos : © Victoire de Charette

Collectionner l’art ? Rencontre n°1 : Carolyn Smith

« Mais… je ne suis pas vraiment collectionneur… ! », voici la modeste réponse que j’ai plusieurs fois obtenue en proposant à des amis de me parler des œuvres d’art qu’ils possèdent. Certes, pas de François Pinault dans le lot. Mais est-ce uniquement, cela, être collectionneur ? Est-ce une question d’investissement et d’outils de relations publiques ? Probablement pas. Le fabuleux illustrateur-collectionneur Pierre Le-Tan, dans son charmant petit livre illustré par ses dessins griffés, nous fait découvrir des rapports à la collection aussi nombreux que les personnalités et les histoires intimes.

 

« L’idée de spéculation ne m’a jamais effleuré, ni celle de « décoration ». Collectionner m’est à la fois totalement indispensable et parfaitement inutile » (Pierre Le-Tan, Quelques Collectionneurs, Flammarion, 2013).

 

Dans cette série de rencontres avec des amateurs d’art – collectionneurs, si on ose le mot -, il sera question d’intimité pudiquement dévoilée, de plaisir d’égarer son regard au quotidien dans les formes de l’art, dont l’argent n’a évidemment pas le monopole. Cette série de rencontres est l’occasion de découvrir et de partager des extraits de vies en « communauté » avec des oeuvres d’art, le goût de l’acquisition, qui n’a rien à voir avec une passade mondaine. Posséder des oeuvres d’art est une question de choix, de mode de vie, d’histoire, de curiosité, d’amour, de psychologie, de vie intérieure ou familiale, de doutes et de certitudes sur le monde… (oui, tout ça).

 

Pour inaugurer cette série de petits reportages, j’ai choisi de rencontrer Carolyn Smith, co-fondatrice de City Art Insider.

 

Carolyn. Incroyable. Elle a tellement d’énergie et de passion pour l’art, tellement de joie de vivre.

 

Un matin de printemps, je me rends chez elle avec mon mini questionnaire plus ou moins préparé, l’excitation curieuse mais un peu gênée de rentrer dans une intimité nouvelle. Une longue cour arborée derrière une grande porte dans le quartier Jourdain, luxe de calme et de vert. Puis l’accueil, si chaleureux, de Carolyn et de Mark, son mari. Un café, pas mal de rires, et hop, je suis embarquée.

 

Chez Carolyn

 

Comment tout a commencé ? Pour Carolyn et Mark, la possession d’œuvres d’art est une histoire de couple, et de famille. Une histoire de voyages aussi, pour ces canadiens expatriés. Carolyn, avant de véritablement « collectionner », aimait l’art « comme ci comme ça ». Son grand père était artiste et elle a hérité de quelques oeuvres, tout en achetant deux trois choses au Canada. La grande différence avec aujourd’hui ? C’est qu’ils achètent « on purpose », parce que ça a du sens pour eux.

 

Le grand tournant a été la rencontre en 2011 avec Caroline Etter, consultante en art, historienne de l’art, avec qui Carolyn a co-fondé City Art Insider. Son intelligence de l’art, sa connaissance de la scène d’art contemporain ont été des guides incomparables.

 

Mais ça leur a pris du temps de s’immerger dans le monde de l’art contemporain, de comprendre ce qu’ils aimaient. Pas facile, l’expérience des grandes galeries du Marais souvent « glaçantes », on se sent illégitime dans ces cubes blancs où quelques têtes émergent à peine derrières de grands comptoirs. Puis, on apprend à passer ces barrières, à savoir ce qui questionne, ce qui inspire, ce qui fait sens. « C’est un apprentissage passionnant, une construction de ses goûts ».

 

Olivier Masmonteil, paysage.

Olivier Masmonteil, paysage.

 

Quel premier achat ? Une toile d’Olivier Masmonteil, un paysage de montagne flouté à la délicatesse de tons inouïe, aux transparences qui s’illuminent et s’obscurcissent au rythme de la lumière changeante d’une journée. Je suis scotchée, je veux le même. Carolyn le regarde très souvent dans la journée, parfois longtemps – tu m’étonnes. Ce matin de printemps, il est doux, encore plein de brume.

 

Pourquoi l’achat d’œuvres d’art ? « C’est l’amour », « c’est le talent ». Oui, il faut un certain budget, mais c’est une question de choix – choix pour eux entre un nouveau canapé, des vêtements moins cheap, ou une oeuvre. Vite vu, ça sera l’art.

 

« L’art a changé mon cerveau et la façon dont je vois le monde. (…) Les œuvres, elles me parlent, (…) j’y découvre de nouvelles choses tous les jours ».

 

Les questions posées par l’art sont parfois dures, parfois douces. Carolyn aime la beauté qui a du sens jusque dans sa laideur, jusque dans l’irraison. « Il y a une vérité évidente pour moi dans les œuvres que j’achète », « c’est très personnel ». Avec Mark, ils aiment la même chose, mais pour des raisons différentes.

 

À gauche : dessins de Claire Trotignon. À droite : dessin de Françoise Pétrovitch.

À gauche : lithographies de Claire Trotignon. À droite : aquarelle de Françoise Pétrovitch.

 

Et la relation des autres, de vos proches, aux oeuvres ? Parfois, ils reçoivent des amis canadiens non amateurs d’art contemporain. Et ça peut prendre du temps pour qu’ils aiment. Certains ont avoué avec eu peur du dessin de Françoise Pétrovitch, ces « enfants bizarres ». Puis s’être familiarisés.

 

Comme tous les anglosaxons, ils ont fait faire des photos de leurs trois enfants. Où sont-elles ? En tout cas pas sur les murs de l’appartement, pratique pourtant courante au Canada. Et les enfants, alors, aiment-ils les oeuvres ? Disons qu’ils sont plus intéressés par le basket et faire des cabanes au grenier, faut pas pousser. Mais l’art apporte autre chose, un éveil aux formes différentes, à d’autres beautés.

 

À droite : Homes at night, photography, Todd Hido.

À droite : Homes at night, photography, Todd Hido.

 

Quels types d’œuvres ? Dessin, peinture, photo… Pas vraiment de limite. Plutôt figuratif, mais avec quelques œuvres abstraites. Le goût de la nature aussi, de la beauté parfois brutale des interactions homme-nature.

 

Comment achetez-vous les oeuvres ? Carolyn trouve les œuvres qui lui plaisent et les envoie en photo à son mari. Par coup de foudre, ou pas, ça dépend. Pas de recette miracle. Patience, et décision.

 

Est-ce que tu rencontres les artistes ?« Oui, absolument ». Carolyn a rencontré presque tous les artistes dont elle possède des oeuvres. Elle ne comprend pas toujours bien ce qu’ils disent en français, mais la sensibilité derrière l’oeuvre, l’humain, font grandement partie de l’aventure.

 

Pour finir, Carolyn me cite Florence Guerlain, grande collectionneuse de dessin contemporain : « Mes seuls regrets sont quand j’ai acheté des œuvres qui vont avec les rideaux… »

 

Pauline D.

 

De haut en bas : photographies de X ? Dessin de Franck Leonard, peinture de Claire Vaudey.

De haut en bas : série de photographies deSarah Carp, dessin de Franck Leonard, peinture de Claire Vaudey